Liberté — Égalité.

Au Port de Paix, le 27 Thermidor an 7

de la République française, une et indivisible.

 

TOUSSAINT LOUVERTURE,

Général en chef de l’Armée de Saint-Domingue,

à Monsieur John Adams,

Président des États-Unis de l’Amérique.



Monsieur le Président,

 

Monsieur Edward Stevens m’a communiqué la lettre que vous lui avez écrite relativement aux mesures que vous avez prises par votre proclamation ; je n’ai pu voir sans plaisir votre attention à les régler sur les convenances et les localités d’un pays que vous ne prévoyiez pas devoir être si tôt exposé aux fureurs de la guerre civile.

 

Rigaud, qui commandait sous mes ordres le département du Sud de Saint-Domingue, pour satisfaire son orgueil et son ambition, vient de lever l’étendard de la révolte contre son chef légitime, contre l’autorité nationale. Secouant partout les brandons de la discorde, il a allumé la guerre civile dans son propre pays. Il a commencé ses hostilités par la surprise du Grand et du Petit-Goâve, et l’assassinat des Blancs qu’il y trouva fut le prélude de ses forfaits. Cette conduite criminelle et atroce força l’agent du gouvernement à le déclarer rebelle, à le mettre hors la loi, et à requérir la force pour le punir de ses attentats.

 

Je dirigeai en conséquence la force armée de Saint-Domingue sur le département du Sud ; mais le machiavélisme de ce rebelle, qui se préparait depuis longtemps à l’exécution de son projet infâme, avait fait germer dans le Nord et dans l’Ouest ses principes de destruction ; et alors qu’à la tête de l’armée sous mes ordres je reprenais le Grand-Goâve, et me disposais à poursuivre les rebelles jusqu’aux extrémités du Sud, les hommes de couleur dans tous les quartiers du Nord et de l’Ouest, organisant partout la révolte, complotèrent contre la sûreté publique, chacun dans leurs quartiers respectifs.

 

Le Môle fut le premier à déclarer sa révolte. J’accourus aussitôt pour l’arracher aux rebelles ; et mon passage à Saint-Marc, aux Gonaïves y détourna le même malheur. Un jour plus tard ces deux endroits succombaient sous les efforts des conspirateurs. Forcé par ces incidents de ralentir ma marche sur le Môle, je ne pus y arriver assez tôt pour empêcher la propagation de cette insurrection qui devait être générale.

 

Elle gagna Jean-Rabel et la dépendance du Port-de-Paix, dont la ville, cernée de toute part, ne laissait plus à son brave commandant que la résolution de s’ensevelir sous ses ruines plutôt que de trahir ses devoirs en se rendant à des brigands. Instruit du danger de cette ville, je courus la dégager. En effet, mon arrivée intimida les rebelles, qui se replièrent à Jean-Rabel, où, couverts de leurs fortifications, ils attendent les troupes que je fais venir pour les réduire.

 

De tous les moyens coercitifs que je peux employer pour comprimer la criminelle audace du rebelle Rigaud et des sectateurs de sa révolte, je ne puis faire usage que de ceux que m’offre la nature du pays ; mais il en est de bien puissamment répressifs qui me manquent : ce sont ceux qu’offre la mer. Sans marine, les forbans du Sud qui infestent nos côtes pillent et assassinent impunément Français et étrangers qu’ils rencontrent, et se portent à des excès qui outragent le ciel et la terre. Ils renforcent avec leurs barges les places rebelles du Nord sans que je puisse y mettre obstacle, par le défaut de bâtiments propres à donner la chasse à ces forbans.

 

C’est pour mettre un terme à leur piraterie, pendant que je m’occuperai à les réduire par terre par la force des armes, que, confiant dans votre loyauté, dans vos principes de justice, je vous fais la demande de quelques bâtiments armés en guerre qui puissent remplir l’objet proposé. En acquiesçant à ma demande vous aurez la gloire d’avoir concouru et fait concourir votre nation à l’extinction d’une rébellion odieuse aux yeux de tous les gouvernements de la terre.

 

C’est peu que par votre proclamation vous ayez défendu l’entrée des bâtiments de votre nation dans les ports de Saint-Domingue autres que le Cap et le Port-Républicain : cette mesure se trouvera sans effet si vous n’obligez à son exécution par une force coercitive quelconque ; ainsi en adhérant à la demande que je vous fais de quelques bâtiments de guerre, vous réprimez une rébellion qu’il est de l’intérêt de tous les gouvernements d’étouffer, et vous faites exécuter les propres volontés du gouvernement dont vous êtes l’organe.

 

C’est dans l’espoir de vous voir adhérer à ma demande que je vous renouvelle l’assurance de mon estime et de ma vénération particulière, ainsi que de tous les autres sentiments que vous m’avez inspirés, et avec lesquels j’ai l’honneur d’être,



 

Monsieur le Président,

Votre très humble et très obéissant serviteur,

Toussaint Louverture


Source: Letters of Toussaint Louverture and of Edward Stevens, 1798–1800. (1910). The American Historical Review, 16(1), 64–101. JSTOR.

https://www.jstor.org/stable/1834309