Acte d’indépendance de Saint-Domingue(Haïti) 1803

Publié le 29 novembre 1803 à 10:03

AU NOM DU PEUPLE NOIR ET DE COULEUR DE SAINT-DOMINGUE.

L’indépendance de Saint-Domingue est proclamée.



Rendus à notre première dignité, nous avons recouvré nos droits, et nous jurons de ne jamais nous les laisser ravir par aucune puissance de la terre. Le voile affreux du préjugé est maintenant déchiré ! Malheur à ceux qui oseraient réunir ses lambeaux sanglants !

Propriétaires de Saint-Domingue, qui errez dans des contrées étrangères ; en proclamant notre indépendance, nous ne vous défendons pas de rentrer dans vos biens ; loin de nous cette pensée injuste ! Nous savons qu’il est parmi vous des hommes qui ont abjuré leurs anciennes erreurs, renoncé à leurs folles prétentions et reconnu la justice de la cause pour laquelle nous versons notre sang depuis douze années. Nous traiterons en frères ceux qui nous aiment : ils peuvent compter sur notre estime et notre amitié et revenir habiter parmi nous. Le Dieu qui nous protège, le Dieu des hommes nous ordonne de leur tendre nos bras victorieux.

Mais, pour ceux qui, enivrés d’un fol orgueil, esclaves intéressés d’une prétention criminelle, sont assez aveugles pour se croire des êtres privilégiés et pour dire que le ciel les a destinés à être nos maîtres et nos tyrans, qu’ils n’approchent jamais du rivage de Saint-Domingue, ils n’y trouveraient que des chaînes ou la déportation. Qu’ils demeurent où ils sont ! qu’ils souffrent les maux qu’ils ont si bien mérités ! que les gens de bien, de la crédulité desquels ils ont trop longtemps abusé, les accablent du poids de leur indignation.

Nous avons juré de punir quiconque oserait nous parler d’esclavage. Nous serons inexorables, peut-être même cruels envers tous les militaires qui viendraient vengeurs en Haïti de la liberté outragée en la personne des enfants de l’Afrique, ont choisi cette date afin que le soleil qui devait éclairer le renouvellement de l’année, éclairât en même temps une ère nouvelle pour les Haïtiens, et leurs premiers pas vers la civilisation.

C’était un sublime moyen de graver dans le cœur de leurs enfants le souvenir des luttes qu’ils ont endurées et des efforts qu’ils ont faits pour leur donner une patrie ; c’était leur rappeler, dans ce jour de doux et tendres épanchements, que pour conserver cette patrie conquise au prix de tant de sang, ils doivent rester toujours unis ; « maintenir, comme disait l’Empereur en 1804, cette précieuse concorde, cette heureuse harmonie parmi eux ; car c’est le gage de leur bonheur, de leur salut, de leurs succès : c’est le secret d’être invincibles. »

Qu’ils fassent couler des flots de sang, qu’ils incendient pour défendre leur liberté les sept huitièmes du globe, ils sont innocents devant Dieu, qui n’a pas créé les hommes pour les voir gémir sous un joug honteux.

Si, dans les divers soulèvements qui ont eu lieu, des blancs dont nous n’avions pas à nous plaindre, ont péri victimes de la cruauté de quelques soldats ou cultivateurs trop aveuglés par le souvenir de leurs maux passés, pour distinguer les propriétaires humains de ceux qui ne l’étaient pas, nous déplorons sincèrement leur malheureux sort, et déclarons à la face de l’univers que ces meurtres ont été commis malgré nous. Il était impossible, dans une crise semblable à celle où se trouvait alors la colonie, de prévenir ou d’arrêter ces désordres. Ceux qui ont la moindre connaissance de l’histoire, savent qu’un peuple, fut-il le plus policé de la terre, se porte à tous les excès lorsqu’il est agité par les discordes civiles, et que les chefs n’étant pas puissamment secondés, ne peuvent punir tous les coupables, sans rencontrer sans cesse de nouveaux obstacles. Mais aujourd’hui que l’aurore de la paix nous présage un temps moins orageux, et que le calme de la victoire a succédé aux désordres d’une guerre affreuse, Saint-Domingue doit prendre un nouvel aspect, et son gouvernement doit être désormais celui de la justice.


Donné au quartier général du Fort-Dauphin, le 29 novembre 1803.


Signé : Dessalines, Christophe, Clervaux.
B. Aimé, secrétaire.



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