A l’Anse-à-Veau, le 12 Octobre 1806.
Au général de division, ministre de la guerre et de la marine, au général en chef de l’armée d’Haïti.
Mon cher général,
Tous les militaires et le peuple vous regardent depuis longtemps comme le successeur au gouvernement d’Haïti. La tyrannie qu’exerce sur l’armée et le peuple d’Haïti le génie destructeur de l’Empereur actuel a fait rompre le frein au peuple de la partie des Cayes. Le 10, dans la plaine, l’inspecteur, le colonel Étienne Mentor, y a eu la tête tranchée pour avoir voulu exécuter les ordres qu’il avait de tuer tous les vieux libres, surtout de couleur. Cet ordre donné par l’Empereur, d’abord au général Moreau et à cet inspecteur, ainsi qu’à d’autres, a été déjoué par le colonel de la cavalerie Wayne, un des bons et braves frères de tout le département.
Le général Moreau a été arrêté par le peuple, et les troupes ont demandé leur paie. Je crois que je serai obligé d’en faire de même ici pour éviter la défection des troupes et les habiller ; leur état fait pitié. Je vous ai vu gémir sur leur sort. Comme ministre de la guerre, par la Constitution, je dois faire payer les troupes ; mais Sa Majesté ne m’a jamais témoigné le moindre désir de les solder.
Alors, honorable général, ne serait-il point de votre dignité de prendre à cœur la cause des troupes et du peuple, et me donner vos ordres ; car si les chefs ne montrent pas de l’énergie, le pays sera bouleversé de fond en comble, par suites des démarches inconsidérées du chef du pouvoir : le renversement de la culture, la destruction du commerce, les familles dépouillées de leurs propriétés, jetées dans les rues et les grands chemins ; d’autres ruinées par des amendes, des confiscations les plus absurdes ; vingt mille gourdes par an ne suffisent à peine pour entretenir chacune de ses concubines, dont on en compte au moins une vingtaine ; les munitions de guerre prodiguées dans des saluts insignifiants, dans un pays où l’on doit s’attendre à se voir envahir par l’ennemi étranger ; des fortifications sans un baril de maïs, qui est une production qu’on peut se procurer sans la moindre dépense, et cela par une défiance mal placée et hors d’œuvre, dans un temps où tout le monde n’avait d’autre but que de s’ensevelir sous les ruines de son pays ou de le défendre en homme libre.
Mais la liberté, grand Dieu ! est un vain nom dans ce pays, qu’on n’ose plus prononcer ouvertement, quoiqu’il soit placé à la tête des actes ; mais elle n’existe que là. On a usurpé les vœux généraux pour une Constitution dont ils ignoraient le premier mot et qui ne leur a été connue que lorsqu’elle fut publiée, quand on l’a reçue et qu’on la foule aux pieds chaque jour. Si le despote de Constantinople l’eût faite, elle n’aurait pas été plus cruelle ; il existe des lois, et l’on fusille, baïonnette des hommes, de nuit, sans jugement.
Enfin, si l’on voulait analyser les maux dont le peuple est opprimé, les bourreaux de France même en rougiraient ; le peuple est lassé, et nul homme de sentiment ne peut plus exister sous un pareil gouvernement. On ne meurt qu’une fois, et quiconque se laisse avilir est digne de l’être ; je n’y ai jamais consenti, mais bien de vous reconnaître pour le premier chef de cet empire, jusqu’à ce que le moment heureux de vous le prouver, de vive voix, soit arrivé.
J’ai l’honneur d’être, de V. Exc.,
le très humble serviteur et ami.
Signé : Ét. Gérin
Thomas Madiou, Histoire d’Haïti, tome III (Port-au-Prince : J. Courtois, 1848), p. 307-308.
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